C’est déjà Noël ! Il va falloir encore acheter des cadeaux ! Quelle corvée ! Sur France-info on a eu droit à un reportage sur les embouteillages monstres à Plan-de-Campagne. Un centre commercial, à la sortie de Marseille, le plus vaste de France – et sans doute aussi le plus laid. Un femme, dans la longue file d’attente, se lamentait au micro de la journaliste. Gros accent marseillais et syntaxe approximative. Plutôt sympathique, cette femme du peuple en colère qui ne veut pas, le 24 au soir, laisser ses enfants sans jouets. Et puis il arrive… Le voilà, LE MOT ; celui qu’on utilise à tous propos dans les journaux, sur les radios, à la télé, prononcé à l’anglaise : “Eh bè vé, je vais vous dire : maintenant, voyez, pour acheter trois jouets, c’est devenu un vrai tchalindge !”
On ne va pas accuser cette brave mère de famille de snobisme. Elle ne fait que répéter ce qu’elle entend. À commencer par les commentaires de son mari et de son fils aîné sur les contre-performances chroniques de l’OM. “C’est la faute à ce putain de cotch ! À la mi-temps, il a cotché en louseur, pas en tchalendgeur !”
À eux non-plus on ne peut reprocher leur inculture, de ne pas avoir croisé, dans la lecture des romans classiques, les mot français “coche” et “cocher” que les anglais ont transformé en coach ; ni le vieux mot, tout aussi français, “challenge”, que les Américains ont popularisé dans leur prononciation. Par contre, les journalistes, eux, supposés plus cultivés, n’ont pas d’excuses sinon celle de vouloir paraître moderne, branché, “in”. Un vieux confrère pourrait leur raconter que de 1952 à 1996 tout spécialiste de rugby parlait d’un tournoi bien hexagonal, le “Challenge Yves Dumanoir”, sans avoir à postillonner “tchalindge”.
Quant aux journalistes de la presse économique, qui empruntent leur vocabulaire à celui de l’empire commercial dominant, ils sont aussi très nombreux à crachoter “tchalindge”, sauf pour parler du journal de référence : “Challenges”, qu’ils devraient prononcer, s’ils étaient logiques, “tchalindgiz”. Le vieux mot français, qui n’avait qu’un seul “l” , était plus sain : tout comme son efficace synonyme, “défi”, il évitait de postillonner…
“Toutes les langues doivent quelque chose aux autres”
Attention ! Il ne s’agit pas ici de défendre une illusoire pureté de la langue française, qui n’existe pas plus que la “pureté des races”. Citons le linguiste Michel Voirol dans son ouvrage “Anglicismes et anglomanie” :
“Toutes les langues doivent quelque chose aux autres et ces deux là en particulier : le français a nourri l’anglais, l’anglais a enrichi le français. Mais depuis un demi-siècle, la balance linguistique entre les deux langues est devenue lourdement déficitaire au détriment du français. À l’influence historique de la GB est venu s’ajouter le poids démographique, commercial, scientifique, culturel des Etats Unis qui aura marqué la seconde moitié du XXe siècle. Les mots suivent la nouveauté, la technique, la mode et celles-ci ont été pendant longtemps américaines. Ce qui ne veut pas dire qu’elles le resteront.”
Hélas, Michel Voirol qui écrivait ça en 1989, se trompait lourdement. Depuis, l’accélération foudroyante de la mondialisation, celle du commerce et du tourisme, poussée (boostée) par le développement vertigineux de l’informatique, ont confirmé l’anglais d’Amérique comme langue universelle. De nombreux mots se sont installés et il n’est plus question, aujourd’hui, de contester essayiste, comité, éditorial, qui viennent de l’anglais comme week-end, football, corner, crash, cutter, sex-appeal, zapper, chips, cool, et quantité d’autres, dans une liste qui s’allonge chaque jour. Mais on peut quand même résister : oléoduc a remplacé, avec succès, pipeline, tout comme démarreur pour starter, informatique pour data processing, ordinateur pour computer, logiciel pour software… et, tout récemment, sur certains réseaux, les mots like et liker sont en passe de disparaître pour redevenir aime et aimer.
Marquer une distinction sociale
Consciemment ou inconsciemment (je n’y échappe hélas pas) la prononciation “à l’anglaise” de certains mots et l’anglomanie en général, veulent marquer la différence du niveau d’instruction et, au delà, une distinction sociale.
Déjà, il y a déjà plusieurs années, les milieux culturels et sportifs populaires de Marseille n’assumaient pas vraiment leur marseillitude en s’intitulant, pour du reggae occitan, “Massilia Sound System” et, pour du rap marseillais, “I Am”. De leur côté, les supporters de l’OM, dont les membres ne sortent pourtant pas tous d’Harvard, se sont baptisés (par humour ?) “Yankees”, “South Winners”, “Dodger’s”, ou encore “Fanatics”. Ils auraient pu s’appeler “Les Fadas” ou “Les Cacous”, “Les Boulegons” ou “Les Badaïres”. C’est grâce à eux, à leur pression, prétend un très “cultivé” journaliste de La Provence, qu’on doit recruter dans ce club mythique, un “head business of football” !
- Oh Zè, t’as compris, toi ?
Les journaliste en partie fautifs ?
Certes, un journaliste peut avoir l’excuse de ne pas avoir à traduire les mots tels qu’ils ont été recueillis au cours d’une entrevue (interview). Ils sont le reflet d’une personnalité ou bien marquent l’évolution de la langue. À condition de ne pas en rajouter. Car, au travers de la langue, c’est aussi toute une culture anglo-saxonne et surtout américaine qui nous imprègne. Ce mot head Business, c’est le symbole d’un pays foncièrement pragmatique qui, parce que c’est dans son ADN, s’est enrichi, et s’enrichi encore, en pillant sans vergogne ses ressources naturelles et celles des autres, y compris les intellectuelles, en débauchant les élites scientifiques sous-payées de l’Europe.
Pourquoi intituler la rubrique qui veut parler de sujets marseillo-marseillais “Marseille-inside” ? Pourquoi la rubrique qui touche à l’alimentation doit-elle s’appeler “Food” ? Peut-être par ce qu’on y trouve la liste des fast-food, les adresses de street-food, de food corner, la ronde des food-trucks. Il y a, parait-il, un village de food-trucks au parc Borely. Mais le catering (traiteur) peut vous épargner le déplacement. Au passage on peut noter qu’à cette invasion commerciale de la malbouffe made in USA, correspond un surpoids des consommateurs, bien alarmant au vu de l’hécatombe que le Covid a provoqué chez les obèses américains. Nos croustillants sandwich(e)s baguette jambon/beurre, la bouffe de rue de l’époque, faisaient moins de dégâts.
Il est bien vrai que tous ces mots d’anglais, que j’ai patiemment relevés, chaque jour, dans les lignes de La Provence, sonnent “moderne” et donnent, à ceux qui savent les prononcer correctement, un net avantage sur les pèquenots qui les bafouillent, les écorchent, les mutilent. C’est sans doute pour eux, lecteurs au top, qu’on trouve aussi, dans le journal des rubriques intitulées “Le space invader du jour”, une page “life style”, la rubrique “On the road baby” qui cause de la business nursery.
L’anglais, plus vendeur…
On le voit, le commerce – vendeur d’apparence, manipulateur insatiable du look – est la première locomotive des anglicismes, le tremplin des “m’as-tu vu” : après le Black Friday, on a eu les French Days, les Lucky Days, les Construction Days, les Pro-Days… auquel on rajoute, pour les franchouillards réticents, “à la française”.
À l’ombre du team building et grâce à la guest experience les start-up marseillaises, nées du crowfunding (financement participatif) relookent les objets les plus banals et s’inscrivent dans la wishlist, la liste de vos envies, liste universelle des e‑commerçants, ces cybermarchands à l’affut denouvelle idea box. Même Emmaüs n’ouvre pas – comme l’aurait annoncé en son temps l’abbé Pierre – une “boutique solidaire”, mais il pratique le concept store solidaire. Ça a quand même une autre gueule ! Il a pris un coup de vieux, notre abbé.
Dans leur infos-lettre, leur newsletter, les nouveaux commerçants vantent leurs vitrines conçues dans le life style, concept store et rooftop. Les arts de la rue ne prennent de la dimension qu’en street art et les vulgaires graffitis se multiplient en tags. Mot passe-partout et incontournable en hash-tag, ce mot-clé indispensable à tout vagabondage numérique, pour chercher sur le web tout ce qu’on n’a pas laïké dans ses email, youtube, tweet, ou facebook. Jusqu’aux limites, les borderlines, riches en infox, bobards, fausses-nouvelles, que les journalistes s’obstinent à nommer encore fakes-news. Un trip usant dont on ne peut s’évader, d’un simple clic, que sur un escape game.
La mode, pourtant spécialité française, excelle dans l’anglophonie. Elle se prête bien aux déguisements linguistiques faussement flatteurs ; à côté de la marque marseillaise “Undated Clothing” qui se situe dans le mouvement de la slow fashion, on trouve les “Cagoles Nomades” – au si joli nom pour une marque marseillaise – qui vendent un kit comprenant, en autres, une casquette south couleur french navy, 100% upcyclable. C’est pas rien ! Une banale casquette, du sud, bleu-marine, même recyclable, n’aurait eu aucune chance de séduire les modernes cagolettes. Egalement écolos, ces sympathiques nomades pratiquent un modeste greenwashing . Elles manadgent des clean-up day, ou, si vous préférez, en bon marseillais, “elles organisent des journées de lève-bordilles” genre“Clean my calanques”.
- ‘tain, con, ça matche, non ?
Toujours lu dans les colonnes “modes” du quotidien local, les recettes pour se relooker au coiffeur avec une bonne bulbe pony tail. La queue de cheval en dégradé fumé… pardon, ensmoky hair.
“Et ‘aque tout ça, après, qu’est-ce vous faites, Mademoiselle ?
- Eh bè, je me prend un vélo en free-floating et je vais au rooftop du port, y ade la world breaking dance et du rap en live streaming… mais le must c’est quand même quand il est en live, le rap !
- Ah voueï ? Eh bè moi, je vais au beer festival entrecopains, des road tripers comme moi, tranquille, tu’ois ?c’est ultra fun !
Vous l’avez remarqué ? Dire“en direct”, ça ne le “fait” plus du tout. Maintenant, tout est en laïve. Non, ça n’est pas snob ! C’est plus vivant et tellement moderne ! Et puis, au moins, vous êtes sûr de perdre cet accent marseillais si vulgaire ! Vous avez déjà entendu parler Robert Guédiguian ? Vous allez pas me faire croire qu’il est instruit, ce mec…
Mais, allez, tout n’est pas perdu ! Nous sommes peut-être de plus en plus cons… mais, bientôt, parfaitement anglophones ! Et si vous en doutiez encore, croyez le, on l’a écrit en toutes lettres dans le quotidien “La The Provence” : “Marseille c’est the place to be !”
Le défi marseillais
Le snobisme journalistique ne s’arrête pas là. Il s’empare quelques fois de mots qui ne viennent pas d’Amérique. Depuis un certain match du PSG, perdu en 2017 contre le FC Barcelone, et quel que soit le sujet, on ne dit plus remontée mais remontada, mal prononcé, avec l’accent tonique où il ne faut pas. En marseillais ça aurait donné remontade ou, plus sévère encore, une remontadasse. C’est dommage, car on constate aussi un intérêt ou un snobisme, très parisien, à user de mots marseillais, empruntés au provençal, comme : fada, cacou, qu’es aco, dégun, cagole, bouleguer… et bien d’autres métissés d’italien, d’espagnol ou d’arabe. C’est terriblement exotique ! Il y a peut être un défi à relever : puisque l’Académie française est impuissante à trouver des mots de substitution propres à séduire les médias, pourquoi ne pas remplacer, au moins en partie, l’anglomanie par une marseillomanie ? Comme s’exclame Voirol : “Adaptons, naturalisons, essayons, inventons des mots. Créons !”
Nous avons des spécialistes :
Notre socio-linguiste, Médéric Gasquet-Cyrus, le préconise depuis vingt ans à la radio1 et dans ses trois livres “Dites-le en marseillais”2 ;
son compère, le très inventif Jean-Marc Valadier, est un excellent jongleur de mots3.
le quotidien “La Provence” qui offre déjà, l’été, une rubrique animée par le même Médéric, pourrait aussi proposer à ses milliers de lecteurs motivés, un concours primé.
Autrement, qu’est-ce qu’on peut faire ?
“Prendre la fille et laisser la mère…”
Robert Dagany
1 France-Bleue Provence. www.francebleu.fr/emissions/la-matinale-de-france-provence-en-video/provence
2 Editions du Fioupelan
3 – Le Parler gras, glossaire marseillais iconoclaste, nouvelle édition, Le Fioupélan, 2006
- Flattahulf, Smoltex et Bordeluggi, Glossaire indispensable des dénominations inusitées, 2006
- Soupe d’Esques (2008), en collaboration avec Gilbert « Tonton » Donzel et Medéric Gasquet-Cyrus ( Editions du Fioupelan)