Sorti en novembre 2016 à l’occasion du Carré des Ecrivains, ce recueil de nouvelles et de textes sur Marseille a été réalisé par le Comité du Vieux Marseille (25 histoires de Marseille). Il dépeint Marseille de toutes les façons, tant par des fictions, intimistes ou pas, sur le mode polar parfois, que par des évocations, ou encore des textes purement historiques. Un véritable kaléidoscope, qui permet de livrer au lecteur une image globale de la ville de Marseille qui tienne compte de ses multiples facettes.
À la fin de la nouvelle, retrouvez un petit lexique de certains mots marseillais utilisés.

La tour prends garde !
Nouvelle de Robert DAGANY
Marseille se fait un brave mauvais sang ! Très tôt, ce matin, on a osé s’attaquer à son unique gratte-ciel, la tour CMA CGM.
Alerté par les explosions et la fumée, un voisin a dégainé son portable pour twitter l’info et envoyé une vidéo à BFM TV. Sur des images chaotiques et à travers un rideau de fumée, on a vu très vaguement des silhouettes cagoulées sortir du champ et un homme au visage ensanglanté tituber avant de s’effondrer. En cette période d’état d’urgence, les choses n’ont pas trainé. Tout près de la tour, au commissariat du quartier, le policier de permanence, encore tout somnolent devant sa cafetière électrique, a vite été assourdi par les sonneries impatientes du téléphone et abasourdi par l’énormité de la chose ; il ne pouvait que bégayer des réponses évasives. Son café, dans la tasse encore pleine, ne fumait plus depuis longtemps lorsqu’il a pu enfin vérifier de la fenêtre qu’un nuage suspect se profilait bien derrière la batterie de paraboles qui orne les barres d’immeubles. Dans l’urgence il a pris la seule mesure qui s’imposait : satisfaire une envie de pisser qui le prenait à la gorge.
Sur place, les hommes du RAID, (Recherche, assistance, intervention, dissuasion ) étaient déjà arrivés. On ne savait pas encore, en l’absence de toute revendication, qui on devait assister ni qui on devrait dissuader ; mais il fallait manifestement intervenir et on ne pouvait pas éviter de rechercher. Rien n’indiquait que la tour n’allait pas s’effondrer mais ils l’ont courageusement prise d’assaut. En colonnes brunes, fourmis laborieuses et disciplinées, ils ont exploré méthodiquement, à travers de lourdes vapeurs étrangement multicolores, les trente deux étages du bâtiment, ses quinze ascenseurs, ses cinq niveaux de parking. Noirs comme des castagnoles de Maïre & Ratonneau et fumés comme des harengs de la Baltique, ils ont découvert l’immense restaurant d’entreprise, le confortable auditorium, l’étonnant musée maritime et les nombreuses salles de formation. Malgré leur entrainement de marine américain, leur moral de guerrier, leur détermination virile et indéfectible, étanche a tous ces sentiments qui font la faiblesse de l’homme ordinaire… certains ont eu un imperceptible moment d’émotion en traversant les deux salles fitness (1), où flottaient encore de légers mais suaves parfums féminins pour hommes.
Sur les écrans télé, la tour continuait à émerger du nuage avec une stabilité déconcertante, un brin décevante, même, pour qui s’attendait à la voir s’effondrer dans un somptueux ralenti, comme les tours jumelles de New-York. Mais, apparemment, une seule chose menaçait de chuter : l’audimat. Les chaînes TV et les radios ne disposaient que de trop maigres informations. On faisait prudemment état de trois victimes sans préciser lesquelles ; très prudemment, même, mais avec beaucoup d’insistance : c’est la règle, en matière d’info en continu, qui veut que le client aime aussi trouver, quelques fois, autre chose que des publicités.
Avant l’arrivée des vrais professionnels parisiens, les premiers micros-trottoirs des correspondants locaux ont donné, à la question “Qu’avez-vous vus ?”, des réponses différentes. Réveillés par les explosions, les voisins ont tous aperçu de la fumée, mais aucun de la même couleur. Parmi les rares passants, un seul a cru voir de sombres silhouettes disparaitre dans les nuées ; personne n’a pris le risque de s’approcher de peur d’être abîmé sous quelques tonnes de verre et d’acier. Un adolescent qui révisait, sur son portable, le bac de français, avait tout vu de sa fenêtre : “Waouh ! En fait, c’était hyper fort… j’avais trop peur… voilà, quoi… la fumée, le bruit et tout et tout… voilà quoi… en fait c’était hypra dangereux… voilà… ‘fin j’veux dire… en fait, c’était pas cool grave, quoi… voilà…”
Très vite sollicités par les médias, les spécialistes du terrorisme, de la police, de la gendarmerie, mais aussi ceux de l’islam, passent à présent d’un studio à l’autre pour partager les plateau TV et dialoguer avec d’autres spécialistes, indigènes cette fois, policiers, sociologues, psychologues, animateurs sociaux, imams francophones et même, certaines fois, marseillophones. On y évoque, bien sûr, la possibilité d’un nouvel acte du terrorisme djihadiste. On fait remarquer qu’avec sa forte population musulmane, celle qu’on surnomme la 49e wilaya d’Algérie n’a pas de mosquée digne de ce nom et ne pouvait échapper à une sanction ; on ne manque pas, aussi, de souligner la proximité de la tour avec ces fameuses cités des quartiers nord réputées pour leur jeunesse délinquante aussi armée qu’un escadron de gendarmerie en pantalons taille basse. D’autres, au contraire, soutiennent la thèse d’un attentat d’extrême droite visant à dissuader, selon leur expression, une colonisation par le haut ; et de citer les envahisseurs : le PDG de CMA CGM, dont la tour est le nouveau siège, est libanais et l’architecte était irakienne.
Dans les premières enquêtes sérieuses des envoyés spéciaux, on ne sent pourtant pas vraiment cette psychose de l’attentat djihadiste. Une habitante, réveillée par un début d’asphyxie, avait juste remarqué, avant de se rendormir, que cette fumée n’apportait pas l’odeur, familière dans ce quartier, des merguez grillées. Une autre ne comprenait pas qu’on puisse vouloir abîmer ce chef d’œuvre d’architecture. Certes, elle déplorait que ses géraniums fleurissent moins bien à l’ombre de la tour, mais jurait qu’elle n’avait jamais pensé à la faire déplacer. Elle avait entendu parler de la commercialisation prochaine d’une variété transgénique capable de fleurir dans les caves les plus sombres. Avant qu’elle ne donne l’adresse du fournisseur, le journaliste l’avait interrompue avec le sentiment qu’on était hors-sujet. Une autre ménagère de moins de cinquante ans, fataliste, ne s’étonnait pas le moins du monde ; on était un vendredi 13, l’attaque du Bataclan avait eu lieu un vendredi 13 et son mari n’avait jamais gagné au tiercé un vendredi 13. “… d’ailleurs, moi-même, je suis née un vendredi 13… oh, vé, vous pouvez bien rire… mais la fatalité, c’est la fatalité ! Et contre ça, Monsieur, vous pourrez rien y faire . Ri-ien !”
Au bar des anciens d’Arenc, deux octogénaires atterrés découvrent les images de la tour sur le grand écran plat qui mord un peu, mais vraiment à peine, sur un poster jauni de l’OM. Pite-moufle, ainsi surnommé parce qu’il ne pêchait – quand il pêchait encore – qu’avec des gants, partage une table avec Patte-à-clé, qui s’était fait, dans sa jeunesse, une réputation dans l’ouverture de portes trop verrouillées. Sur la télé, le commentateur fait de petits moulinets de la main pour décrire, avec beaucoup d’emphase, la tour CGM : “… au style déconstructiviste, asymétrique et sculpturale, elle associe, pour les uns, la complexité et la légèreté, l’audace et la féminité, pour d’autres elle est à la fois sémaphore et trait d’union entre le port autonome et la ville. Bref, beaucoup la considèrent comme le nouveau phare de Marseille…“
À ces mots, hors de lui, aussi rouge qu’un coulis de tomate Willy-Saurien, Pite-moufle a brusquement tenté de se lever pour apostropher le pédant : “Qué, nouveau phare ? Ho, tronche d’àpi ! Et mon vié, c’est pas un nouveau phare, des fois ?
- À mon avis, il éclaire plus rien d’autre que les tomettes, ton phare…” l’interrompt Patte-à-clé, “… assieds toi, et bois un coup!“
Mais Pite-moufle, chancelant, menace toujours du poing la télévision dans laquelle se cache, aussi plat que l’écran, son empafé de service. “Et qu’est-ce i’ s’encroit, lui, c’te figure de poupre, ‘èque son air de deux airs, à nous parler de ce machin, ce caramentran, cette verrue, cette chose prétentieuse qui me file le tòrti-còli !
- Èh bè, moi, Pite, elle me déplait pas. Elle semble un peu de biscanti, mais elle a de l’allure. Vé, ‘arde le silo, à côté, i’ paraît vraiment gisclet…
- Ah voueï ? Tu trouves, toi ? Mais tu te rends pas compte, Patte, que minots on jouait à pétanque juste là, entre deux wagons ? I’s pouvaient pas nous les laisser ces què’ques pauvres mètres-carrés ? Èh bè, dans une ville qui fait deux fois et demi Paris – oh… Je rigole pas, deux fois et demi Paris ! – i’s vont juste costruire ce machin… là ! È‑sa-te-ment… là !
‑ Eh, c’est pas grave, Pite ! Tu peux plus y jouer à pétanque… ou alors ‘èque des boules creuses et un palan. Et qu’est-ce tu crois ? Qu’i’s allaient mettre une cloture, ‘èque une pancarte ou y aurait écrit ” Ici jouait aux boules, à pétanque, le célèbre Pite-moufle, ç’ui qui pêchait les pataclet a’èque des gants” ? Et puis on aurait costruit les maisons tout autour et les gens i’s seraient venus là se recueillir, un bouquet à la main, en reniflant ? Moi aussi, j’y allais, là, qu’est-ce tu crois ? Mais pour furer, dans les wagons, ’èque la fille au charcutier. Te souviens ?“
Pite-moufle, essoufflé, se laisse retomber lourdement sur le siège, mais son vieux visage s’est soudain éclairé d’un sourire béat, : “Si je m’en souviens ? Oh fan ! Elle avait un putain de… ‘cheu de ! .. et voueï… la fille du charcutier ! J’avais oublié, ça … que dans le quartier, y avait une charcuterie ! Te rends compte, Patte ? Que maintenant, pour un bout de jambon, faut aller à dache !”
Pendants que les deux vieux Marseillais, affalés sur leur banquette, abandonnent un instant la télé pour évoquer Arenc – leur Aren – celui des années cinquante- l’enquête progresse et les sous-titres défilent au bas de l’écran. On vient d’apprendre que les explosions n’ont fait, en définitive, aucun mort. Ce n’était donc pas un attentat suicide. Sur les parois de verre et les poutres d’acier, les enquêteurs n’ont rien eu à récupérer à la pince à épiler pour l’éventuelle reconstitution d’un corps « façon puzzle ». Par contre, il y a plusieurs blessés. Comme on s’y attendait, les seules victimes à cette heure matinale ne pouvaient appartenir qu’au personnel de surveillance. Les malheureux veilleurs de nuits ont été, semble-t-il, drogués. Une seule explication : les machines à café avaient été trafiquées et le breuvage, avec ou sans sucre, long ou court, contenait un somnifère. Réveillés en sursaut par les déflagrations, à moitié asphyxiés par les gaz, ensuqués par la drogue, ils ont voulu fuir les lieux comme les rats quittent un navire. Ils se sont rués vers les ascenseurs et reculé aussitôt : portes ouvertes, les engins sophistiqués vomissaient à leur tour de lourdes nuées multicolores. Désorientés, ahuris, ils ont dû se jeter dans les escaliers de secours pour tenter de dévaler les trente deux étages avant l’effondrement probable de la tour. Les policiers les ont retrouvés, éparpillés dans les étages, souffrants de maux divers : syncopes cardiaques, asphyxies, fractures dues aux chûtes et aux collisions. L’heureux préposé du premier niveau s’était fracassé le nez sur une porte vitrée, trop transparente, avant de s’effondrer devant l’entrée. Un seul des gardiens des derniers étages, noir de suie, est parvenu au rez-de-chaussée, liquéfié, l’oeil hagard, pour y agoniser ; c’était juste au moment où les premiers hommes du BRI prenaient la tour d’assaut. Il n’a toujours pas compris pourquoi on l’a plaqué au sol et menotté au lieu de lui donner à boire.
On sait aussi, à présent, que les explosions et la fumée venaient d’un matériel qu’on utilise pour les feux d’artifice. Chaque ascenseur et les paliers en avaient été copieusement garnis et pourvus d’une mèche longue pour permettre la fuite. On a aussitôt fait le rapprochement avec un fait divers de l’été précédent. Début juillet une entreprise de produits pyrotechniques, sollicitée par la ville pour son feu d’artifice du 14, avait porté plainte pour le vol d’une partie de son équipement.
Depuis cette nouvelle on sent bien que les médias, jusqu’ici à court de sensationnel, ont repris du poil de la bête : on entre dans une affaire marseillo-marseillaise, une nouvelle galéjade qui va passionner la France entière tout en effaçant, d’un ricanement attendri, l’effet déplorable de la psychose, si désastreux pour la relance de l’économie. Pour les rédactions de la capitale il devient essentiel de faire participer les journalistes marseillais ; ils sont – peut-être, parait-il, dit-on – moins professionnels, et, s’est-on laissé dire, plus ou moins intègres, mais leur parler est si fleuri et leur accent tellement exotique ! Parmi eux, deux sont particulièrement sollicités pour leur profil contrasté, leurs arguments opposables, promettant des débats animés, quelques fois violents mais toujours colorés.
Ange Tafanarelli – mais il signe Fernand de Lui – est très prisé. Grand reporter – malgré son mètre soixante – il travaille au Petit Provincial , un quotidien local appartenant, comme l’OM, à un marchand de tapis off-gang. Il est devenu, à se frotter aux fonctionnaires, aux chefs de partis, aux élus, aux syndicalistes, aux secrétaires, surtout aux secrétaires, un personnage inévitable et même, vu son très fort embonpoint, incontournable. C’est tout naturellement que ses confrères l’avaient élu président du club de la presse ; jusqu’au matin où il a été, d’une façon malicieuse, bassement photographié dans un hôtel en train de beurrer les tartines de la femme du dix-huitième adjoint au maire. Il n’y avait là rien de mal – il n’était même pas en pyjama et celui de la dame était boutonné jusqu’en haut– mais ses rivaux se sont emparés de l’aubaine et de la photo, prétendant l’avoir pris les doigts dans la confiture. Le scandale n’a pas complètement gommé Ange du paysage médiatique phocéen. Lâchement lâché par ses chers confrères et par ses chefs, méchamment fâchés, il s’est retrouvé au placard ; une sombre penderie aménagée en minuscule bureau éclairé au gaz. Pourtant, il demeure l’interlocuteur favori de la presse franco-parisienne ; le seul à donner de Marseille l’image désastreuse qu’on attend pour contrebalancer les éloges dithyrambiques d’écrivains-journalistes abonnés à cette ville ; pas seulement parce que le mètre-carré moyen d’un appartement, à trois heures de TGV, y est deux fois moins cher que dans la capitale mais “… c’est une cité…”, clame Franck-Oliver Gismont, “terriblement exotique, désordonnée et rebelle, qu’on hait ou qu’on adore… moi, j’adore et je viens de lui consacrer un second livre, “Moi et Marseille” aux éditions “Le Fionpelé”.
Tafanarelli, alias Fernand de Lui, a peaufiné une thèse longuement répétée devant la glace. C’est celle du complot. Il veut montrer comment la réussite d’Euroméditerranée, plus grande rénovation urbaine d’Europe et prestigieuse implantation de bureaux et de services, a réveillé de dangereux concurrents décidés à utiliser tous les moyens pour ralentir, voire stopper, l’irrésistible ascension de Marseille. Mais Tafanarelli a dû se résigner, sur les conseils de ses proches, à ne pas utiliser le jargon “city” des hommes d’affaire branchés. Il a malheureusement conservé, de sa classe de sixième au collège Victor-Hugo, une interprétation trop marseillaise et consternante de l’accent anglais, à peine améliorée depuis grâce à une production abondante de postillons. C’est à grand regret qu’il renonce à dire la Fraintch laïne ; ça a pourtant une autre gueule que d’ânonner la tour CMA CGM. Et puis, de noter qu’elle modifie le paysage urbain est moins classieux que d’évoquer la nouvelle skaïlaïne de Marseille. Parler de centre d’affaires au lieu de bizness cinteur, ça sent la naphtaline . Et Centre d’affaire mondial n’est pas aussi flatteur que Ouorld Trède Cinteur, dont on ne voit pas pourquoi New-York, sous prétexte de brasser quelques affaires, aurait l’exclusivité. Son plus grand regret, à Tafanarelli, c’est de ne pas pouvoir claironner l’arrivée prochaine d’un meust en matière de bizness : la bouche en cul de poule et la langue entre les dents, il bloque en plein milieu de Provence business skylounge.
Pour lui apporter la contradiction, la rédaction parisienne à choisi un autre journaliste, Kevin Landolfo, d’un second journal local, le Petit Marseillais ; un quotidien de golche – de gaulche, comme le prononcent les présentateurs pointus – journal dont les détracteurs prétendent qu’il n’a survécu que grâce au pastis, à la pétanque et aux dons des militants de golche . L’homme a un profil résolument moderne : le crâne rasé, aussi lisse qu’un genoux de vieille, plusieurs anneaux aux oreilles – mais un seul au nez – et un tatouage vert sur le cou qui affiche son appartenance au courant écolo-golcho : une faucille et un râteau. Habitué aux enquêtes de terrains accidentés sur des lieux défavorisés de la ville, il soutient mordicus, dans son journal, la thèse “d’un acte de protestation sociale : celui d’une population grandement importée de l’empire français, implantée dans des quartiers progressivement paupérisés par le déclin du port colonial puis par la disparition des industries qu’il alimentait, et enfin par la mondialisation. Les enfants de l’immigration, sans travail, voient aux portes de leurs cités surpeuplées des chantiers faramineux qui ne font pas appel à leur main-d’œuvre.”
Au bar des anciens, nos deux vieux ont suivi le débat et Patte-à-clé s’emballe à son tour : “Oh, mais i’ se touche pas un peu, la nuit, lui, oh ? Mais de quel travail i’ parle ? Ces jeunes, i’s savent soutenir un mur, mais i’s savent pas le monter ! Et pourquoi veux-tu qu’i’s apprennent pour aller, plus tard, s’estrasser de fatigue à empiler des parpaings ? Et tout ça pour une poignée de nèfles alors que d’autres se gavent, tranquilles, à vendre de l’herbe ; elle fait s’estrasser de rire, i’ parait, mais c’est jamais que de l’herbe.
- Alors là, mon collègue, je suis pas d’accord, s’indigne Pite-moufle. Mélange pas les sàoupes et les galinettes dans la même banaste Dans ces jeunes, y en a beaucoup qui ont étudié et qui veulent travailler. Quand ma fille s’est mariée ‘èque un beur, j’ai bisqué . Et pourtant, mon petit-fils ils l’ont bien élevé puisqu’il est allé jusqu’au bac…
- À pied ou à vélo ?
- Èh en galère ! Va te faire… aaah ! Cafalo !
- Èèèh, je rigole, tu vois pas ? Mais je connais la suite : maintenant, i’ trouve pas de vrai boulot, ton petit-fils, pas vrai ?
- Èh bé voueï ! Que des gâches, par-ci, par là…
- Mais c’est pas pour ça qu’i’ serait allé protester en mettant des pétards dans la tour, comme i’ dit lui, Kévin chose, le journaliste ?
- Non, je crois pas non plus. Pas pour ça, en tous cas. Et pourtant, j’ai bien peur que ce soit lui qui ait fait le coup ‘èque ses copains.
- Oh fan ! Ton petit-fils ? Et pourquoi il aurait fait ça, alors ?
- Pa’ce que je lui ai dit que c’te putain de tourrasse, m’empêche de voir la Bonne Mère.
- Aquel’impégo ! C’est pas possible ! D’où tu habites, tu la vois forcément, la Vierge de la Garde !
- Voueï, je peux… si je la regarde. Mais ce que je vois en premier, qui me mange la vue, c’est ce machin, ce caramentran, cette verrue, cette chose immonde et prétentieuse qui me file le vòmi…
- Oh, oh… calme toi, Pite ! Ça, tu me l’a déjà dit. Et c’est ça que tu as espliqué à ton petit-fils ?
- Voueï ! …‘fin, j’ai essayé… mais, tu ‘ois, i’ me comprend pas bien. Le dentier qui gansaille trop, bien sûr, mais aussi y a plein de mots et des espressions qu’i’ connait pas. Et alors, de longue, i’ me fait répéter.
‑ Et qu’est-ce i’ t’a répondu ?
- Je sais pas trop. Je le comprends pas bien, non plus. C’est vrai que j’ai une oreille un peu paresseuse. Et puis y a un mot sur deux que je connais pas… et encore ceux que je pourrais encaper i’ parle tellement vite que j’arrive pas à les attraper !
‑ Voueï, je vois ! Alors i’ reste pas grand chose ! Y a du déchet ! Mais alors pourquoi tu penses qu’il a fait le coup ?
‑ Pa’ce qu’à un moment, il a montré la tour et il a dit : “Celle là, Pépé, j’vais la niquer !”
‑ T’es sûr qu’i’ parlait pas de la voisine d’en face ?
‑ Non. Elle, je la connais bien. C’est pas qu’elle voudrait pas, peuchère, mais elle a mon âge et elle se rase pas. Non, i’ regardait bien la tour quand il a dit ça, et il avait l’air méchant… mais juste l’air. I’ fait le càcou, mais il est beaucoup brave. I’ me dit souvent : “Pépé, toi j’te kiffe grave”. J’étais inquiet, à cause du grave, mais parait que ça veut dire “Je t’aime beaucoup”. Tout ça pour dire que pour me faire plaisir il est capable, a’èque ses copains de la cité, de faire n’importe quelle connerie ; surtout que du haut des barres, i’s avaient la plus belle vue sur le port, pas vrai ? Et maintenant, y a ce putain de machin, ce caramentran, cette verrue, ce..
- Ça va, Pite, je sais, ‘èque le vòmi, le tòrti-còli… et tout et tout !
- Tout ça, vé, c’est ma faute. Je crois que le mieux c’est que j’aille à la police et que je me dénonce…
- Eh, déconne pas, ça servirait de rien ! Tout ça, c’est qu’une pauvre cagade qu’on a monté en aïòli. Ça va se dégonfler comme un vieux peuneu. Personne – tu m’entends ? – personne a intérêt à dire la vérité vraie. Tu imagines l’escandale que ça ferait ? Tout ce tintoin pa’ce qu’un otogénaire est venu un peu gâteux ?
- Ò‑hou ! Mais je suis pas gâteux !
- Bien sûr que non ! Mais eux, i’s vont pas se priver de le penser et même, peut-être, de le dire ! Crois-moi, laisse tomber, et viens habiter chez moi. J’ai une chambre a’èque un lit, que si tu l’essayes, tu te lèves plus que pour pisser… et aller sur mon balcon. Et de là, mon collègue, è’que les jumelles, la Vierge de La Garde, con, tu ‘i vois les bas résille !
- Oooh ! Mais t’as pas honte de déparler comme ça ?
- Èèèh, c’est pour de rire, fada ! Mais je l’aime, moi… je l’admire, ta Bonne-Mère…
- Il se peut, Patte, que tu admires ma Bonne-Mère, mais ma Bonne-Mère te dit…
- Ò‑hou ! Ò‑hou ! Entention, Pite, cette fois c’est toi qui va déparler…
- Non, Patte, je déparle jamais quand il s’agit de la Vierge. Mais ma Bonne Mère elle te dit : “Va te faire…”
- Non, arrête, Pite ! Là tu te vas te faire du mal…
- Pas du tout. Laisse moi finir ! Ma Bonne-Mère, elle te dit : “Vas-te faire cuire une soupe d’esques”
- Aaaaah, tu m’as fait peur ! Mais on cause pas de la même vierge, mon pauvre Pite. Celle que je te parle, moi, elle a la tête aussi creuse qu’une gamate ; si je la respecte c’est pour la prouesse technique. Te rends compte, pour la monter là-haut ? Elle fait plus de dix mètres, pèse dix tonnes et porte un marmot qui doit faire cinq-cents kilos. Qu’un jour, les Chinois vont nous l’acheter, rien que pour le cuivre.
- Qué cuivre ? Elle est en or !
- Oh Pite, là tu me fais de peine ! Dix tonnes d’or ? Tu crois que les Allemands nous l’auraient laissée ? A’èque dix tonnes d’or, con, là-haut i’s auraient construit un putain de blokhauss en pierre de Cassis, que je te dis pas : imprenable ! C’est bien simple, i’s y seraient encore ! Et tant, aujourd’hui, l’OM serait champion de la boundeusligue !
- Allez zou ! Assez de conneries ! Si ma pauvre femme était encore là, elle t’aurait passé un brave savon ! Si tu me jures que l’ascenseur il est pas en panne, je veux bien aller essayer le lit que tu me parles et on verra si la vue de ton balcon en vaut la peine. Mais, avant, i’ me faut aller changer l’eau des olives… ”
Clopin-clopant, l’un trainant du pied et l’autre boitant bas, slalomant entre les détritus, les deux vieillards ont atteint le bas de l’immeuble de Patte-à-clé. “C’est quand même un gros progrès, ces poubelles modernes. Te souviens quand on laissait nos bordilles pliées dans un journal au pied d’un arbre ?
- Voueï, Quand on les jetait pas de la fenêtre ! Mais nous, nistons, quand on croisait deux estropiadures, on descendait du trottoir pour leur faire place. Que maintenant…
- Mais qué renaïre tu fais ! Allez, monte dans l’ascenseur, gros pénible, et essaie pas lire ce qu’i’s ont tagué dedans que tu va encore roumeguer !
- Oh, mais si i’s ont cagué dedans, je monte pas !
- Pas, “cagué”, Pite, “tagué” ! I’s ont écrit à la peinture, si tu préfères mieux !
Quelques instants plus tard…
“Alors, vé, ‘arde bien, mon collègue, il est pas beau mon balcon ? Moi, je me mettrai là pour voir la tour ; pa’ce qu’à moi, ce machin, i’ me déplait pas. Et toi tu vas te mettre là, comme ça tu verras que ta Bonne-Mère.
- C’est vrai que de là, c’est bonnard ! La vue sur Notre-Dame est magnifique et le chose, là, i’ me gêne plus du tout… Mais, qu’est-ce i’s font, en bas, dans la rue ? I’s creusent ?
- Quoi ? Ah, ça ? C’est pour les fondations de la prochaine tour. Elle sera presque aussi haute…
- Mais alors… on va plus voir…
- Ahhh… lààà.. c’est sûr que… la vue va être moins… dégagée, on va dire.
- Oh pétan, qué misère !
- Èh, t’inquiète, Pite ! Avant qu’elles soient terminées, toutes ces tours, et qu’elles bouchent l’horizon, à l’âge qu’on tient on sera sans doute occupés ailleurs. Toi qui es croyant et respectueux de la Bonne-Mère, tu risques d’être bien plus haut que les tours. Autre que gratter le ciel, tu feras ! Et moi, le mécréant, èh bè vé… là ou je serai… j’aurai plus ce qu’i’ faut pour m’en battre les alibôfis !”
Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite.
(1) De remise en ” formes ”
Petit lexique marseillais
- Poupre : poulpe.
- À dache : en galère, très loin.
- La sàoupe (saupe) : poisson bon marché au gout de vase.
- La galinette, poisson de roche très recherché.
- Aquel’impego ! : Quelle blague !
- Estropiadure : estropié, handicapé.
- Alibofis : testicules, couilles.