le Comité du Vieux Marseille m’avait invité à écrire une nouvelle dans le cadre du recueil “25 histoire de Marseille” par 25 auteurs marseillais

Sorti en novembre 2016 à l’occasion du Carré des Ecrivains, ce recueil de nouvelles et de textes sur Marseille a été réalisé par le Comité du Vieux Marseille (25 histoires de Marseille). Il dépeint Marseille de toutes les façons, tant par des fictions, intimistes ou pas, sur le mode polar parfois, que par des évocations, ou encore des textes purement historiques. Un véritable kaléidoscope, qui permet de livrer au lecteur une image globale de la ville de Marseille qui tienne compte de ses multiples facettes.

À la fin de la nou­velle, retrou­vez un petit lexique de cer­tains mots mar­seillais utilisés.

La tour prends garde !

Nouvelle de Robert DAGANY

Marseille se fait un brave mau­vais sang ! Très tôt, ce matin, on a osé s’at­ta­quer à son unique gratte-ciel, la tour CMA CGM.

Alerté par les explo­sions et la fumée, un voi­sin a dégai­né son por­table pour twit­ter l’info et envoyé une vidéo à BFM TV. Sur des images chao­tiques et à tra­vers un rideau de fumée, on a vu très vague­ment des sil­houettes cagou­lées sor­tir du champ et un homme au visage ensan­glan­té titu­ber avant de s’ef­fon­drer. En cette période d’état d’urgence, les choses n’ont pas trai­né. Tout près de la tour, au com­mis­sa­riat du quar­tier, le poli­cier de per­ma­nence, encore tout som­nolent devant sa cafe­tière élec­trique, a vite été assour­di par les son­ne­ries impa­tientes du télé­phone et aba­sour­di par l’é­nor­mi­té de la chose ; il ne pou­vait que bégayer des réponses éva­sives. Son café, dans la tasse encore pleine, ne fumait plus depuis long­temps lors­qu’il a pu enfin véri­fier de la fenêtre qu’un nuage sus­pect se pro­fi­lait bien der­rière la bat­te­rie de para­boles qui orne les barres d’im­meubles. Dans l’ur­gence il a pris la seule mesure qui s’im­po­sait : satis­faire une envie de pis­ser qui le pre­nait à la gorge. 

Sur place, les hommes du RAID, (Recherche, assis­tance, inter­ven­tion, dis­sua­sion ) étaient déjà arri­vés. On ne savait pas encore, en l’ab­sence de toute reven­di­ca­tion, qui on devait assis­ter ni qui on devrait dis­sua­der ; mais il fal­lait mani­fes­te­ment inter­ve­nir et on ne pou­vait pas évi­ter de recher­cher. Rien n’in­di­quait que la tour n’al­lait pas s’effondrer mais ils l’ont cou­ra­geu­se­ment prise d’as­saut. En colonnes brunes, four­mis labo­rieuses et dis­ci­pli­nées, ils ont explo­ré métho­di­que­ment, à tra­vers de lourdes vapeurs étran­ge­ment mul­ti­co­lores, les trente deux étages du bâti­ment, ses quinze ascen­seurs, ses cinq niveaux de par­king. Noirs comme des cas­ta­gnoles de Maïre & Ratonneau et fumés comme des harengs de la Baltique, ils ont décou­vert l’im­mense res­tau­rant d’en­tre­prise, le confor­table audi­to­rium, l’é­ton­nant musée mari­time et les nom­breuses salles de for­ma­tion. Malgré leur entrai­ne­ment de marine amé­ri­cain, leur moral de guer­rier, leur déter­mi­na­tion virile et indé­fec­tible, étanche a tous ces sen­ti­ments qui font la fai­blesse de l’homme ordi­naire… cer­tains ont eu un imper­cep­tible moment d’é­mo­tion en tra­ver­sant les deux salles fit­ness (1), où flot­taient encore de légers mais suaves par­fums fémi­nins pour hommes.

Sur les écrans télé, la tour conti­nuait à émer­ger du nuage avec une sta­bi­li­té décon­cer­tante, un brin déce­vante, même, pour qui s’at­ten­dait à la voir s’ef­fon­drer dans un somp­tueux ralen­ti, comme les tours jumelles de New-York. Mais, appa­rem­ment, une seule chose mena­çait de chu­ter : l’au­di­mat. Les chaînes TV et les radios ne dis­po­saient que de trop maigres infor­ma­tions. On fai­sait pru­dem­ment état de trois vic­times sans pré­ci­ser les­quelles ; très pru­dem­ment, même, mais avec beau­coup d’in­sis­tance : c’est la règle, en matière d’in­fo en conti­nu, qui veut que le client aime aus­si trou­ver, quelques fois, autre chose que des publicités.

Avant l’ar­ri­vée des vrais pro­fes­sion­nels pari­siens, les pre­miers micros-trot­toirs des cor­res­pon­dants locaux ont don­né, à la ques­tion “Qu’avez-vous vus ?”, des réponses dif­fé­rentes. Réveillés par les explo­sions, les voi­sins ont tous aper­çu de la fumée, mais aucun de la même cou­leur. Parmi les rares pas­sants, un seul a cru voir de sombres sil­houettes dis­pa­raitre dans les nuées ; per­sonne n’a pris le risque de s’ap­pro­cher de peur d’être abî­mé sous quelques tonnes de verre et d’a­cier. Un ado­les­cent qui révi­sait, sur son por­table, le bac de fran­çais, avait tout vu de sa fenêtre : “Waouh ! En fait, c’é­tait hyper fort… j’a­vais trop peur… voi­là, quoi… la fumée, le bruit et tout et tout… voi­là quoi… en fait c’é­tait hypra dan­ge­reux… voi­là… ‘fin j’veux dire… en fait, c’é­tait pas cool grave, quoi… voilà…”

Très vite sol­li­ci­tés par les médias, les spé­cia­listes du ter­ro­risme, de la police, de la gen­dar­me­rie, mais aus­si ceux de l’is­lam, passent à pré­sent d’un stu­dio à l’autre pour par­ta­ger les pla­teau TV et dia­lo­guer avec d’autres spé­cia­listes, indi­gènes cette fois, poli­ciers, socio­logues, psy­cho­logues, ani­ma­teurs sociaux, imams fran­co­phones et même, cer­taines fois, mar­seillo­phones. On y évoque, bien sûr, la pos­si­bi­li­té d’un nou­vel acte du ter­ro­risme dji­ha­diste. On fait remar­quer qu’a­vec sa forte popu­la­tion musul­mane, celle qu’on sur­nomme la 49e wilaya d’Algérie n’a pas de mos­quée digne de ce nom et ne pou­vait échap­per à une sanc­tion ; on ne manque pas, aus­si, de sou­li­gner la proxi­mi­té de la tour avec ces fameuses cités des quar­tiers nord répu­tées pour leur jeu­nesse délin­quante aus­si armée qu’un esca­dron de gen­dar­me­rie en pan­ta­lons taille basse. D’autres, au contraire, sou­tiennent la thèse d’un atten­tat d’ex­trême droite visant à dis­sua­der, selon leur expres­sion, une colo­ni­sa­tion par le haut ; et de citer les enva­his­seurs : le PDG de CMA CGM, dont la tour est le nou­veau siège, est liba­nais et l’ar­chi­tecte était ira­kienne.
Dans les pre­mières enquêtes sérieuses des envoyés spé­ciaux, on ne sent pour­tant pas vrai­ment cette psy­chose de l’at­ten­tat dji­ha­diste. Une habi­tante, réveillée par un début d’as­phyxie, avait juste remar­qué, avant de se ren­dor­mir, que cette fumée n’ap­por­tait pas l’o­deur, fami­lière dans ce quar­tier, des mer­guez grillées. Une autre ne com­pre­nait pas qu’on puisse vou­loir abî­mer ce chef d’œuvre d’ar­chi­tec­ture. Certes, elle déplo­rait que ses géra­niums fleu­rissent moins bien à l’ombre de la tour, mais jurait qu’elle n’a­vait jamais pen­sé à la faire dépla­cer. Elle avait enten­du par­ler de la com­mer­cia­li­sa­tion pro­chaine d’une varié­té trans­gé­nique capable de fleu­rir dans les caves les plus sombres. Avant qu’elle ne donne l’a­dresse du four­nis­seur, le jour­na­liste l’a­vait inter­rom­pue avec le sen­ti­ment qu’on était hors-sujet. Une autre ména­gère de moins de cin­quante ans, fata­liste, ne s’é­ton­nait pas le moins du monde ; on était un ven­dre­di 13, l’at­taque du Bataclan avait eu lieu un ven­dre­di 13 et son mari n’a­vait jamais gagné au tier­cé un ven­dre­di 13. “… d’ailleurs, moi-même, je suis née un ven­dre­di 13… oh, vé, vous pou­vez bien rire… mais la fata­li­té, c’est la fata­li­té ! Et contre ça, Monsieur, vous pour­rez rien y faire . Ri-ien !” 

Au bar des anciens d’Arenc, deux octo­gé­naires atter­rés découvrent les images de la tour sur le grand écran plat qui mord un peu, mais vrai­ment à peine, sur un pos­ter jau­ni de l’OM. Pite-moufle, ain­si sur­nom­mé parce qu’il ne pêchait – quand il pêchait encore – qu’a­vec des gants, par­tage une table avec Patte-à-clé, qui s’é­tait fait, dans sa jeu­nesse, une répu­ta­tion dans l’ou­ver­ture de portes trop ver­rouillées. Sur la télé, le com­men­ta­teur fait de petits mou­li­nets de la main pour décrire, avec beau­coup d’emphase, la tour CGM : “… au style décons­truc­ti­viste, asy­mé­trique et sculp­tu­rale, elle asso­cie, pour les uns, la com­plexi­té et la légè­re­té, l’audace et la fémi­ni­té, pour d’autres elle est à la fois séma­phore et trait d’union entre le port auto­nome et la ville. Bref, beau­coup la consi­dèrent comme le nou­veau phare de Marseille…“
À ces mots, hors de lui, aus­si rouge qu’un cou­lis de tomate Willy-Saurien, Pite-moufle a brus­que­ment ten­té de se lever pour apos­tro­pher le pédant : “Qué, nou­veau phare ? Ho, tronche d’à­pi ! Et mon vié, c’est pas un nou­veau phare, des fois ?
- À mon avis, il éclaire plus rien d’autre que les tomettes, ton phare…” l’in­ter­rompt Patte-à-clé, “… assieds toi, et bois un coup!“
Mais Pite-moufle, chan­ce­lant, menace tou­jours du poing la télé­vi­sion dans laquelle se cache, aus­si plat que l’é­cran, son empa­fé de ser­vice. “Et qu’est-ce i’ s’en­croit, lui, c’te figure de poupre, ‘èque son air de deux airs, à nous par­ler de ce machin, ce cara­men­tran, cette ver­rue, cette chose pré­ten­tieuse qui me file le tòr­ti-còli !
- Èh bè, moi, Pite, elle me déplait pas. Elle semble un peu de bis­can­ti, mais elle a de l’al­lure. Vé, ‘arde le silo, à côté, i’ paraît vrai­ment gis­clet…
- Ah voueï ? Tu trouves, toi ? Mais tu te rends pas compte, Patte, que minots on jouait à pétanque juste là, entre deux wagons ? I’s pou­vaient pas nous les lais­ser ces què’ques pauvres mètres-car­rés ? Èh bè, dans une ville qui fait deux fois et demi Paris – oh… Je rigole pas, deux fois et demi Paris ! – i’s vont juste cos­truire ce machin… là ! È‑sa-te-ment… là !
‑ ­Eh, c’est pas grave, Pite ! Tu peux plus y jouer à pétanque… ou alors ‘èque des boules creuses et un palan. Et qu’est-ce tu crois ? Qu’i’s allaient mettre une clo­ture, ‘èque une pan­carte ou y aurait écrit ” Ici jouait aux boules, à pétanque, le célèbre Pite-moufle, ç’ui qui pêchait les pata­clet a’èque des gants” ? Et puis on aurait cos­truit les mai­sons tout autour et les gens i’s seraient venus là se recueillir, un bou­quet à la main, en reni­flant ? Moi aus­si, j’y allais, là, qu’est-ce tu crois ? Mais pour furer, dans les wagons, ’èque la fille au char­cu­tier. Te sou­viens ?“
Pite-moufle, essouf­flé, se laisse retom­ber lour­de­ment sur le siège, mais son vieux visage s’est sou­dain éclai­ré d’un sou­rire béat, : “Si je m’en sou­viens ? Oh fan ! Elle avait un putain de… ‘cheu de ! .. et voueï… la fille du char­cu­tier ! J’avais oublié, ça … que dans le quar­tier, y avait une char­cu­te­rie ! Te rends compte, Patte ? Que main­te­nant, pour un bout de jam­bon, faut aller à dache !”

Pendants que les deux vieux Marseillais, affa­lés sur leur ban­quette, aban­donnent un ins­tant la télé pour évo­quer Arenc – leur Aren – celui des années cin­quante- l’en­quête pro­gresse et les sous-titres défilent au bas de l’é­cran. On vient d’ap­prendre que les explo­sions n’ont fait, en défi­ni­tive, aucun mort. Ce n’é­tait donc pas un atten­tat sui­cide. Sur les parois de verre et les poutres d’a­cier, les enquê­teurs n’ont rien eu à récu­pé­rer à la pince à épi­ler pour l’é­ven­tuelle recons­ti­tu­tion d’un corps « façon puzzle ». Par contre, il y a plu­sieurs bles­sés. Comme on s’y atten­dait, les seules vic­times à cette heure mati­nale ne pou­vaient appar­te­nir qu’au per­son­nel de sur­veillance. Les mal­heu­reux veilleurs de nuits ont été, semble-t-il, dro­gués. Une seule expli­ca­tion : les machines à café avaient été tra­fi­quées et le breu­vage, avec ou sans sucre, long ou court, conte­nait un som­ni­fère. Réveillés en sur­saut par les défla­gra­tions, à moi­tié asphyxiés par les gaz, ensu­qués par la drogue, ils ont vou­lu fuir les lieux comme les rats quittent un navire. Ils se sont rués vers les ascen­seurs et recu­lé aus­si­tôt : portes ouvertes, les engins sophis­ti­qués vomis­saient à leur tour de lourdes nuées mul­ti­co­lores. Désorientés, ahu­ris, ils ont dû se jeter dans les esca­liers de secours pour ten­ter de déva­ler les trente deux étages avant l’ef­fon­dre­ment pro­bable de la tour. Les poli­ciers les ont retrou­vés, épar­pillés dans les étages, souf­frants de maux divers : syn­copes car­diaques, asphyxies, frac­tures dues aux chûtes et aux col­li­sions. L’heureux pré­po­sé du pre­mier niveau s’é­tait fra­cas­sé le nez sur une porte vitrée, trop trans­pa­rente, avant de s’ef­fon­drer devant l’en­trée. Un seul des gar­diens des der­niers étages, noir de suie, est par­ve­nu au rez-de-chaus­sée, liqué­fié, l’oeil hagard, pour y ago­ni­ser ; c’é­tait juste au moment où les pre­miers hommes du BRI pre­naient la tour d’as­saut. Il n’a tou­jours pas com­pris pour­quoi on l’a pla­qué au sol et menot­té au lieu de lui don­ner à boire.

On sait aus­si, à pré­sent, que les explo­sions et la fumée venaient d’un maté­riel qu’on uti­lise pour les feux d’ar­ti­fice. Chaque ascen­seur et les paliers en avaient été copieu­se­ment gar­nis et pour­vus d’une mèche longue pour per­mettre la fuite. On a aus­si­tôt fait le rap­pro­che­ment avec un fait divers de l’é­té pré­cé­dent. Début juillet une entre­prise de pro­duits pyro­tech­niques, sol­li­ci­tée par la ville pour son feu d’ar­ti­fice du 14, avait por­té plainte pour le vol d’une par­tie de son équi­pe­ment.
Depuis cette nou­velle on sent bien que les médias, jus­qu’i­ci à court de sen­sa­tion­nel, ont repris du poil de la bête : on entre dans une affaire mar­seillo-mar­seillaise, une nou­velle galé­jade qui va pas­sion­ner la France entière tout en effa­çant, d’un rica­ne­ment atten­dri, l’ef­fet déplo­rable de la psy­chose, si désas­treux pour la relance de l’é­co­no­mie. Pour les rédac­tions de la capi­tale il devient essen­tiel de faire par­ti­ci­per les jour­na­listes mar­seillais ; ils sont – peut-être, parait-il, dit-on – moins pro­fes­sion­nels, et, s’est-on lais­sé dire, plus ou moins intègres, mais leur par­ler est si fleu­ri et leur accent tel­le­ment exo­tique ! Parmi eux, deux sont par­ti­cu­liè­re­ment sol­li­ci­tés pour leur pro­fil contras­té, leurs argu­ments oppo­sables, pro­met­tant des débats ani­més, quelques fois vio­lents mais tou­jours colo­rés.
Ange Tafanarelli – mais il signe Fernand de Lui – est très pri­sé. Grand repor­ter – mal­gré son mètre soixante – il tra­vaille au Petit Provincial , un quo­ti­dien local appar­te­nant, comme l’OM, à un mar­chand de tapis off-gang. Il est deve­nu, à se frot­ter aux fonc­tion­naires, aux chefs de par­tis, aux élus, aux syn­di­ca­listes, aux secré­taires, sur­tout aux secré­taires, un per­son­nage inévi­table et même, vu son très fort embon­point, incon­tour­nable. C’est tout natu­rel­le­ment que ses confrères l’avaient élu pré­sident du club de la presse ; jusqu’au matin où il a été, d’une façon mali­cieuse, bas­se­ment pho­to­gra­phié dans un hôtel en train de beur­rer les tar­tines de la femme du dix-hui­tième adjoint au maire. Il n’y avait là rien de mal – il n’était même pas en pyja­ma et celui de la dame était bou­ton­né jus­qu’en haut– mais ses rivaux se sont empa­rés de l’aubaine et de la pho­to, pré­ten­dant l’avoir pris les doigts dans la confi­ture. Le scan­dale n’a pas com­plè­te­ment gom­mé Ange du pay­sage média­tique pho­céen. Lâchement lâché par ses chers confrères et par ses chefs, mécham­ment fâchés, il s’est retrou­vé au pla­card ; une sombre pen­de­rie amé­na­gée en minus­cule bureau éclai­ré au gaz. Pourtant, il demeure l’in­ter­lo­cu­teur favo­ri de la presse fran­co-pari­sienne ; le seul à don­ner de Marseille l’i­mage désas­treuse qu’on attend pour contre­ba­lan­cer les éloges dithy­ram­biques d’é­cri­vains-jour­na­listes abon­nés à cette ville ; pas seule­ment parce que le mètre-car­ré moyen d’un appar­te­ment, à trois heures de TGV, y est deux fois moins cher que dans la capi­tale mais “… c’est une cité…”, clame Franck-Oliver Gismont, “ter­ri­ble­ment exo­tique, désor­don­née et rebelle, qu’on hait ou qu’on adore… moi, j’a­dore et je viens de lui consa­crer un second livre, “Moi et Marseille” aux édi­tions “Le Fionpelé”.
Tafanarelli, alias Fernand de Lui, a peau­fi­né une thèse lon­gue­ment répé­tée devant la glace. C’est celle du com­plot. Il veut mon­trer com­ment la réus­site d’Euroméditerranée, plus grande réno­va­tion urbaine d’Europe et pres­ti­gieuse implan­ta­tion de bureaux et de ser­vices, a réveillé de dan­ge­reux concur­rents déci­dés à uti­li­ser tous les moyens pour ralen­tir, voire stop­per, l’ir­ré­sis­tible ascen­sion de Marseille. Mais Tafanarelli a dû se rési­gner, sur les conseils de ses proches, à ne pas uti­li­ser le jar­gon “city” des hommes d’af­faire bran­chés. Il a mal­heu­reu­se­ment conser­vé, de sa classe de sixième au col­lège Victor-Hugo, une inter­pré­ta­tion trop mar­seillaise et conster­nante de l’ac­cent anglais, à peine amé­lio­rée depuis grâce à une pro­duc­tion abon­dante de pos­tillons. C’est à grand regret qu’il renonce à dire la Fraintch laïne ; ça a pour­tant une autre gueule que d’â­non­ner la tour CMA CGM. Et puis, de noter qu’elle modi­fie le pay­sage urbain est moins clas­sieux que d’é­vo­quer la nou­velle skaï­laïne de Marseille. Parler de centre d’af­faires au lieu de biz­ness cin­teur, ça sent la naph­ta­line . Et Centre d’af­faire mon­dial n’est pas aus­si flat­teur que Ouorld Trède Cinteur, dont on ne voit pas pour­quoi New-York, sous pré­texte de bras­ser quelques affaires, aurait l’ex­clu­si­vi­té. Son plus grand regret, à Tafanarelli, c’est de ne pas pou­voir clai­ron­ner l’ar­ri­vée pro­chaine d’un meust en matière de biz­ness : la bouche en cul de poule et la langue entre les dents, il bloque en plein milieu de Provence busi­ness sky­lounge.

Pour lui appor­ter la contra­dic­tion, la rédac­tion pari­sienne à choi­si un autre jour­na­liste, Kevin Landolfo, d’un second jour­nal local, le Petit Marseillais ; un quo­ti­dien de golche – de gaulche, comme le pro­noncent les pré­sen­ta­teurs poin­tus – jour­nal dont les détrac­teurs pré­tendent qu’il n’a sur­vé­cu que grâce au pas­tis, à la pétanque et aux dons des mili­tants de golche . L’homme a un pro­fil réso­lu­ment moderne : le crâne rasé, aus­si lisse qu’un genoux de vieille, plu­sieurs anneaux aux oreilles – mais un seul au nez – et un tatouage vert sur le cou qui affiche son appar­te­nance au cou­rant éco­lo-gol­cho : une fau­cille et un râteau. Habitué aux enquêtes de ter­rains acci­den­tés sur des lieux défa­vo­ri­sés de la ville, il sou­tient mor­di­cus, dans son jour­nal, la thèse “d’un acte de pro­tes­ta­tion sociale : celui d’une popu­la­tion gran­de­ment impor­tée de l’empire fran­çais, implan­tée dans des quar­tiers pro­gres­si­ve­ment pau­pé­ri­sés par le déclin du port colo­nial puis par la dis­pa­ri­tion des indus­tries qu’il ali­men­tait, et enfin par la mon­dia­li­sa­tion. Les enfants de l’im­mi­gra­tion, sans tra­vail, voient aux portes de leurs cités sur­peu­plées des chan­tiers fara­mi­neux qui ne font pas appel à leur main-d’œuvre.”

Au bar des anciens, nos deux vieux ont sui­vi le débat et Patte-à-clé s’emballe à son tour : “Oh, mais i’ se touche pas un peu, la nuit, lui, oh ? Mais de quel tra­vail i’ parle ? Ces jeunes, i’s savent sou­te­nir un mur, mais i’s savent pas le mon­ter ! Et pour­quoi veux-tu qu’i’s apprennent pour aller, plus tard, s’es­tras­ser de fatigue à empi­ler des par­paings ? Et tout ça pour une poi­gnée de nèfles alors que d’autres se gavent, tran­quilles, à vendre de l’herbe ; elle fait s’es­tras­ser de rire, i’ parait, mais c’est jamais que de l’herbe.
- Alors là, mon col­lègue, je suis pas d’ac­cord, s’in­digne Pite-moufle. Mélange pas les sàoupes et les gali­nettes dans la même banaste Dans ces jeunes, y en a beau­coup qui ont étu­dié et qui veulent tra­vailler. Quand ma fille s’est mariée ‘èque un beur, j’ai bis­qué . Et pour­tant, mon petit-fils ils l’ont bien éle­vé puis­qu’il est allé jus­qu’au bac…
- À pied ou à vélo ?
- Èh en galère ! Va te faire… aaah ! Cafalo !
- Èèèh, je rigole, tu vois pas ? Mais je connais la suite : main­te­nant, i’ trouve pas de vrai bou­lot, ton petit-fils, pas vrai ?
- Èh bé voueï ! Que des gâches, par-ci, par là…
- Mais c’est pas pour ça qu’i’ serait allé pro­tes­ter en met­tant des pétards dans la tour, comme i’ dit lui, Kévin chose, le jour­na­liste ?
- Non, je crois pas non plus. Pas pour ça, en tous cas. Et pour­tant, j’ai bien peur que ce soit lui qui ait fait le coup ‘èque ses copains.
- Oh fan ! Ton petit-fils ? Et pour­quoi il aurait fait ça, alors ?
- Pa’ce que je lui ai dit que c’te putain de tour­rasse, m’empêche de voir la Bonne Mère.
- Aquel’impégo ! C’est pas pos­sible ! D’où tu habites, tu la vois for­cé­ment, la Vierge de la Garde !
- Voueï, je peux… si je la regarde. Mais ce que je vois en pre­mier, qui me mange la vue, c’est ce machin, ce cara­men­tran, cette ver­rue, cette chose immonde et pré­ten­tieuse qui me file le vòmi…
- Oh, oh… calme toi, Pite ! Ça, tu me l’a déjà dit. Et c’est ça que tu as espli­qué à ton petit-fils ?
- Voueï ! …‘fin, j’ai essayé… mais, tu ‘ois, i’ me com­prend pas bien. Le den­tier qui gan­saille trop, bien sûr, mais aus­si y a plein de mots et des espres­sions qu’i’ connait pas. Et alors, de longue, i’ me fait répé­ter.
‑ Et qu’est-ce i’ t’a répon­du ?
- Je sais pas trop. Je le com­prends pas bien, non plus. C’est vrai que j’ai une oreille un peu pares­seuse. Et puis y a un mot sur deux que je connais pas… et encore ceux que je pour­rais enca­per i’ parle tel­le­ment vite que j’ar­rive pas à les attra­per !
‑ Voueï, je vois ! Alors i’ reste pas grand chose ! Y a du déchet ! Mais alors pour­quoi tu penses qu’il a fait le coup ?
‑ Pa’ce qu’à un moment, il a mon­tré la tour et il a dit : “Celle là, Pépé, j’vais la niquer !”
‑ T’es sûr qu’i’ par­lait pas de la voi­sine d’en face ?
‑ Non. Elle, je la connais bien. C’est pas qu’elle vou­drait pas, peu­chère, mais elle a mon âge et elle se rase pas. Non, i’ regar­dait bien la tour quand il a dit ça, et il avait l’air méchant… mais juste l’air. I’ fait le càcou, mais il est beau­coup brave. I’ me dit sou­vent : “Pépé, toi j’te kiffe grave”. J’étais inquiet, à cause du grave, mais parait que ça veut dire “Je t’aime beau­coup”. Tout ça pour dire que pour me faire plai­sir il est capable, a’èque ses copains de la cité, de faire n’im­porte quelle conne­rie ; sur­tout que du haut des barres, i’s avaient la plus belle vue sur le port, pas vrai ? Et main­te­nant, y a ce putain de machin, ce cara­men­tran, cette ver­rue, ce..
- Ça va, Pite, je sais, ‘èque le vòmi, le tòr­ti-còli… et tout et tout !
- Tout ça, vé, c’est ma faute. Je crois que le mieux c’est que j’aille à la police et que je me dénonce…
- Eh, déconne pas, ça ser­vi­rait de rien ! Tout ça, c’est qu’une pauvre cagade qu’on a mon­té en aïò­li. Ça va se dégon­fler comme un vieux peu­neu. Personne – tu m’en­tends ? – per­sonne a inté­rêt à dire la véri­té vraie. Tu ima­gines l’es­can­dale que ça ferait ? Tout ce tin­toin pa’ce qu’un oto­gé­naire est venu un peu gâteux ?
- Ò‑hou ! Mais je suis pas gâteux !
- Bien sûr que non ! Mais eux, i’s vont pas se pri­ver de le pen­ser et même, peut-être, de le dire ! Crois-moi, laisse tom­ber, et viens habi­ter chez moi. J’ai une chambre a’èque un lit, que si tu l’es­sayes, tu te lèves plus que pour pis­ser… et aller sur mon bal­con. Et de là, mon col­lègue, è’que les jumelles, la Vierge de La Garde, con, tu ‘i vois les bas résille !
- Oooh ! Mais t’as pas honte de dépar­ler comme ça ?
- Èèèh, c’est pour de rire, fada ! Mais je l’aime, moi… je l’admire, ta Bonne-Mère…
- Il se peut, Patte, que tu admires ma Bonne-Mère, mais ma Bonne-Mère te dit…
- Ò‑hou ! Ò‑hou ! Entention, Pite, cette fois c’est toi qui va dépar­ler…
- Non, Patte, je déparle jamais quand il s’a­git de la Vierge. Mais ma Bonne Mère elle te dit : “Va te faire…”
- Non, arrête, Pite ! Là tu te vas te faire du mal…
- Pas du tout. Laisse moi finir ! Ma Bonne-Mère, elle te dit : “Vas-te faire cuire une soupe d’esques”
- Aaaaah, tu m’as fait peur ! Mais on cause pas de la même vierge, mon pauvre Pite. Celle que je te parle, moi, elle a la tête aus­si creuse qu’une gamate ; si je la res­pecte c’est pour la prouesse tech­nique. Te rends compte, pour la mon­ter là-haut ? Elle fait plus de dix mètres, pèse dix tonnes et porte un mar­mot qui doit faire cinq-cents kilos. Qu’un jour, les Chinois vont nous l’a­che­ter, rien que pour le cuivre.
- Qué cuivre ? Elle est en or !
- Oh Pite, là tu me fais de peine ! Dix tonnes d’or ? Tu crois que les Allemands nous l’au­raient lais­sée ? A’èque dix tonnes d’or, con, là-haut i’s auraient construit un putain de blo­khauss en pierre de Cassis, que je te dis pas : impre­nable ! C’est bien simple, i’s y seraient encore ! Et tant, aujourd’­hui, l’OM serait cham­pion de la boun­deus­ligue !
- Allez zou ! Assez de conne­ries ! Si ma pauvre femme était encore là, elle t’au­rait pas­sé un brave savon ! Si tu me jures que l’as­cen­seur il est pas en panne, je veux bien aller essayer le lit que tu me parles et on ver­ra si la vue de ton bal­con en vaut la peine. Mais, avant, i’ me faut aller chan­ger l’eau des olives… ”

Clopin-clo­pant, l’un trai­nant du pied et l’autre boi­tant bas, sla­lo­mant entre les détri­tus, les deux vieillards ont atteint le bas de l’im­meuble de Patte-à-clé. “C’est quand même un gros pro­grès, ces pou­belles modernes. Te sou­viens quand on lais­sait nos bor­dilles pliées dans un jour­nal au pied d’un arbre ?
- Voueï, Quand on les jetait pas de la fenêtre ! Mais nous, nis­tons, quand on croi­sait deux estro­pia­dures, on des­cen­dait du trot­toir pour leur faire place. Que main­te­nant…
- Mais qué renaïre tu fais ! Allez, monte dans l’as­cen­seur, gros pénible, et essaie pas lire ce qu’i’s ont tagué dedans que tu va encore rou­me­guer !
- Oh, mais si i’s ont cagué dedans, je monte pas !
- Pas, “cagué”, Pite, “tagué” ! I’s ont écrit à la pein­ture, si tu pré­fères mieux !

Quelques ins­tants plus tard…
“Alors, vé, ‘arde bien, mon col­lègue, il est pas beau mon bal­con ? Moi, je me met­trai là pour voir la tour ; pa’ce qu’à moi, ce machin, i’ me déplait pas. Et toi tu vas te mettre là, comme ça tu ver­ras que ta Bonne-Mère.
- C’est vrai que de là, c’est bon­nard ! La vue sur Notre-Dame est magni­fique et le chose, là, i’ me gêne plus du tout… Mais, qu’est-ce i’s font, en bas, dans la rue ? I’s creusent ?
- Quoi ? Ah, ça ? C’est pour les fon­da­tions de la pro­chaine tour. Elle sera presque aus­si haute…
- Mais alors… on va plus voir…
- Ahhh… lààà.. c’est sûr que… la vue va être moins… déga­gée, on va dire.
- Oh pétan, qué misère !
- Èh, t’in­quiète, Pite ! Avant qu’elles soient ter­mi­nées, toutes ces tours, et qu’elles bouchent l’ho­ri­zon, à l’âge qu’on tient on sera sans doute occu­pés ailleurs. Toi qui es croyant et res­pec­tueux de la Bonne-Mère, tu risques d’être bien plus haut que les tours. Autre que grat­ter le ciel, tu feras ! Et moi, le mécréant, èh bè vé… là ou je serai… j’au­rai plus ce qu’i’ faut pour m’en battre les alibôfis !”

Toute res­sem­blance avec des per­sonnes exis­tantes ou ayant exis­té est pure­ment fortuite.


(1) De remise en ” formes ”


Petit lexique marseillais

  • Poupre : poulpe.
  • À dache : en galère, très loin.
  • La sàoupe (saupe) : pois­son bon mar­ché au gout de vase.
  • La gali­nette, pois­son de roche très recherché.
  • Aquel’impego ! : Quelle blague !
  • Estropiadure : estro­pié, handicapé.
  • Alibofis : tes­ti­cules, couilles.